Episode 4 - Juin 2006

Wahou, j’ai un retard de dingue dans les news que je vous envoie après 4 MOIS. Je suis prise dans le grand tourbillon et je pourrais bosser jour et nuit….d’ailleurs je suis crevée et je pars en break pour quelques jours. Promis, je vais m’y remettre. Y a tellement de choses à vous raconter…Bon alors je vous envoie déjà ce petit bout de carnet qui me semble toujours bien futile quand je le relis par rapport à ce qui se passe ici…
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Toujours dans des starting-blocks
On ne sait toujours pas ce qui va se passer et les statistiques jouent avec nos nerfs : c’est le yoyo au niveau des admissions d’enfants dans le programme MSF. Personne ne peut dire si la malnutrition va flamber cette année comme l’an passé à la même période…mais on est quand même déjà au dessus de toutes les prévisions...
C’est assez horrible d’entendre les autorités dire, cette année ce sera une crise « normale ». Ha oui accueillir 100 000 enfants de moins de 5 ans malnutris sur la seule région de Maradi, c’est « normal ». MSF parle d'épidémie de "malnutrition".
Le boulot
Je continue dans la lignée du début mais désormais je peux apporter des améliorations.
Je veille particulièrement sur les embauches et le respect des procédures de recrutement. Pour les payes on ne fait plus une enveloppe par salarié mais par site. Au départ, j'ai eu très peur que cela entraine des erreurs mais finalement ça a marché et ça nous fait gagner un temps fou. Globalement j'alerte Paris sur le volume de travail et sur le fait que seule... c'est vraiment trop gros. J'aimerais du renfort, un autre admin par exemple. Plusieurs fois, une arrivée est annoncée puis annulée...


Histoire de caisse suite
Suite au « départ » d’Aliou avec la caisse sous le bras, j’embauche une fille et ça ne se passe pas bien. Elle camoufle ses erreurs en cachant les surplus dans une enveloppe et j’ai besoin de quelqu’un qui ait plus d’enthousiasme. A la fin de sa période d’essai, on arrête car ça plombe l'ambiance de l'équipe.
Et là, je prends un risque mais qui porte ses fruits : je propose à Amina, une des filles qui m’aide pour les dossiers du personnel de devenir caissière. Elle ne peut plus exercer son travail d’infirmière depuis un accident de mobylette…j’ai un vrai feeling avec elle. Elle apprend vite, fait beaucoup d’erreurs mais recommence jusqu’à ce que tout soit parfait. Je vérifie son cahier de caisse tout les jours. Très vite, elle devient excellente, toujours calme et posée, aimée et respectée des gens (elle voit du monde toute la journée). Je prends un réel plaisir à la voir s’épanouir dans cette nouvelle vie. Sa présence, sa douceur et sa bonne humeur m'ont un peu sauvé la vie.
Manager
Ca me fait penser que je m’éclate vraiment en tant que « manager ». J’ai compris que ma vraie valeur ajoutée était là : orchestrer, répartir les tâches, décider, donner les moyens et les outils à chacun pour que ça marche. Je vois l'équipe changer, évoluer, prendre de l’assurance, s’approprier des sujets. Tous adorent la réunion du lundi matin où je note sur un grand tableau ce que chacun va faire pendant la semaine. Je fais aussi plein d'erreur mais j'apprends. Les 7 années en entreprise m'aident.

Désormais, je délègue tout le boulot aux autres et prends des décisions en me basant beaucoup sur leurs connaissances. Au début c’est dur : mon équipe est un peu passive, ne parle pas. Ils ne me disent pas ce qu’ils pensent, ne proposent rien pour améliorer quoi que se soit.

Dur d’être employeur et humanitaire
Comme je le disais, je suis souvent tiraillée entre mon rôle d’humanitaire et d’employeur : on est une association humanitaire mais on n’est pas là pour créer un pôle d’emploi et embaucher les gens pour les aider. Le budget doit être utilisé au mieux pour la malnutrition. Je dois parfois venir licencier des gens qui ne travaillent pas bien ou parce qu’on n'a plus besoin d’eux. On évite que des superviseurs nigériens aient à le faire parce que ça les expose trop vis-à -vis de leurs collègues.

Il fait chaud, on s’assoie sous un abri et j’explique qu’on va arrêter le contrat de travail. J’espère à chaque fois que la personne ne se mette pas à pleurer. Ici, un travail c’est une chance, on est prêt à tout pour travailler et gagner de l’argent. Parfois, quand j’arrive à trouver les bons mots, certains me remercient. Ils savent que je les rappellerais sans doute plus tard si l’occasion se présente.

Gestion de projet
Concernant la gestion de projet, ce qui est quand même mon métier, c’est très difficile. Simplement parce que l’équipe change perpétuellement (on reste 3 mois, 6 mois,…), que le contexte est compliqué, et que les gens n’ont pas l’habitude de prévoir. Les choses sont à faire dans l’urgence, à la dernière minute…

J’ai souvent l’impression qu’on pourrait mieux prévoir, planifier et que finalement tout est toujours à faire pour hier, à la course. On est nombreux, chacun fait de son mieux et c’est pas mal non plus de ne pas s’installer dans une routine planifiée.
C'est Noël
Ce qui est variemnt génial c'est les colis qui arrivent pour nous ! Souvent nos familles et amis font parvenir de la bouffe essentiellement, des bouquins...et on met tout en commun. Vous verriez l'euphorie que ça génère parfois. Quand on a du saucisson, on installe tout bien pour l'apéro.
J'ai adoré le pain d'épice (merci Claudine que je ne connaissais pas encore à l'époque!). J'ai reçu pleins de crêmes de beauté et pour les pieds (suite à mes précédents carnets de route...). Merci papa, merci maman, merci Romain.

Saison des pluies c’est parti
Je me demandais ce que ça pouvait donner la saison des pluie ici et ben… j’ai vu.
D’abord, y a un vent de fou qui se lève instantanément comme si on allumait un ventilateur géant. Tout vole. On croirait la fin du monde. On court partout pour ranger les matériels dehors mais on n'y voit rien parce qu’on a plein de poussière dans les yeux et dans la bouche. On ne voit plus à 3 mètres. Puis ça sent très fort la pluie et ça tombe. On n'a qu’une envie c’est de se mettre dessous. On perd 10 degrés en 10 minutes (ça c’est bien).

Le première fois que ça arrive, je sors de la douche et j’ai mis du beurre de Karité sur la peau (un truc bien gras pour ceux qui ne connaissent pas). Ben après je ressemble à un poisson pané…

Il y a une coupure d’électricité et d’eau. C’est pas très drôle de se retrouver dans le noir complet et de sortir de la salle de bain à tâtons avec du shampoing partout.

Mais c’est un détail par rapport aux conséquences que peut avoir la tempête de pluie sur le programme : des tentes s’écroulent, des balustrades tombent, un abri s’affaisse. Les 4 logisticiens et leurs équipes courent partout entre Maradi et Tibiri pour sécuriser et réparer.

Depuis quelques jours, il n’y a déjà plus d’eau courante ni d’électricité et il faut approvisionner les réservoirs en eau et installer des générateurs pour les soins intensifs (chaîne du froid, machine à oxygène,…). Notre logisticien de Tibiri est sous le choc et pleure ! On peut plus rien tirer de lui et son assistant nigérien le serre dans ses bras en disant « du courrrage patrrron, du courrrage ». C’est un peu comme si on avait déjà plus d’eau et d’électricité dans un hôpital et puis que d’un coup les murs s’écroulaient aussi !

Mais finalement y a pas eu tant de dégâts que ça, en tout cas pas humains. Après, on se regarde, on a la peau et les cheveux gris-sépia comme des petits vieux, on a du sable qui croustille sous la dent et on rigole. On fait la fête le soir pour l’arrivée de la pluie tant attendue malgré tout.

En quelques jours, des petites pousses montrent leur nez dans les champs.
Journée de la femme
Pour cette occasion, un tissu est choisi et c’est l’occasion de se faire faire des vêtements dans ce tissu identique pour toutes les femmes. Je m’y prend trop tard et je suis super jalouse parce que les filles de l’équipe ont des supers vêtements faits sur mesure : des bustiers, des jupes, des débardeurs, des robes…

Moi je suis à la ramasse et demande au tailleur de me faire ce qu’il peut pour le lendemain. Et ben c’est pas sexy mais vachement réussi ! Un haut simple, très ample, à manches longues et une grande encolure. Pour le bas un pagne tout simple. J’ai même le morceau pour la tête ! Quand j’arrive au CRENI dans ma tenue nigérienne, ça plait bien aux nigériennes. Il n’y a que des femmes et on danse.
La vie en communauté
Dans cette vie en communauté, y a perpétuellement des joies et des peines. On est tous très différents en âge, en style, en personnalités,… Beaucoup d’énergie est dépensée à traiter des petites frictions entre nous et ça prend parfois des proportions un peu surdimensionnées.

Moi je reste en dehors de tout ça et ma position me facilite la tâche car je suis un peu comme un électron libre : je suis à moitié dans l’équipe terrain Maradi, à moitié dans l’équipe terrain Tibiri sans habiter avec eux puisque je vis dans la maison de l’équipe de coordination.

Je suis partout et nulle part en même temps. Ca me laisse beaucoup de latitude. Mais ceci-dit, je suis donc un peu la personne à qui on confie tout puisque je suis à l’extérieur des histoires. Parfois, je sature un peu mais il faut se soutenir les uns les autres. Photo : Nathalie (infirmière) et Guillaume 1 (logisticien), Stéphane (infirmier)
Le géographe trouve tout
On a un jeune géographe un peu géo trouve tout qui nous a rejoint pour quelques temps. Il connaît tout sur le Niger, la façon de vivre de la population, leurs problèmes économiques et sociaux, l’organisation sociale, le rôle des femmes, les titres de propriété, l’endettement des familles etc…Dire qu’il a appris tout cela à Paris-Nanterre ! C’est très intéressant parce que ça nous éclaire pour mieux comprendre la crise et prendre du recul.


Petits bobos

Pour moi, ça gaze toujours. On est un peu inquiet parce que Guillaume 1 (photo) a les boules depuis quelques semaines. Mais au sens propre ! Sa gorge enfle de l’intérieur et se « fossilise » en quelques sortes. C’est comme si une main invisible lui serrait la gorge tout le temps. Avec la chaleur qu’il fait et la poussière, avoir la gorge gonflée c’est pas le top.

Microbe, virus, chigungunia nigérien, grippe aviaire, palu, stress, dents de sagesse qui poussent, tendinite de la mâchoire, maraboutage ???? C’est un mystère. Comme y a beaucoup de médecins ici, chacun a essayé un traitement différent et rien n’y fait. Il a bien du tester tout les antibiotiques à larges spectres de la planète maintenant…

J’aimerais pas avoir à pratiquer un trachéotomie (c'est ça non ?) dans la voiture au milieu de la brousse.

Il va donc rentrer à Niamey pour voir si ça passe. Mais si ça s’arrange pas, comme il est tout crevé, il devra rentrer en France et là c’est la merde parce que qui va gérer les milliers de tonnes de bouffe qui arrivent la semaine prochaine ??
LA beauté
Souvent je reste complètement "scotchée" par la beauté que j’ai sous les yeux. Je tourne la tête et paf je suis face à une image. Une de ces images que je cherche quand je voyage : des instants de beauté qui me semblent comme « parfaits ». J’en retire une grande satisfaction. Une beauté simple qui vous bouleverse, vous retourne la tête comme si votre cœur et le temps s’arrêtaient : des silhouettes de femmes qui marchent dans un désert, un éclairage, un instant suspendu.

Et ce qui frappe c’est la simplicité de la beauté, son dénuement. Pourtant en relisant mon carnet de bord, j’avais écrit en arrivant, « ici tout est moche ! ». Ca commençait bien ! Mais c’est un peu comme en Inde, la beauté côtoie l’horreur, la dureté. On commence par voir la poussière, la pauvreté, la saleté, la maladie et puis avec le temps on perçoit la beauté des gens, des situations, des lieux, des éclairages.

Je vous fais plein de bisous. J’ai bien des choses encore à vous raconter…

Episode 5 - Juillet 2006

Toujours des petites nouvelles d’ici au bout de 5 MOIS. Le temps passe et c’est tellement énorme que j’ai du mal à trouver le temps de rédiger mon carnet !
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Quelques explications sur le programme

Alors voilà comment ça se passe : dans 13 villages on reçoit les mamans et leurs enfants. Elles patientent sous ce qu’on appelle des zones d’ombre où elles sont assises avec leurs bébés.
Des assistants nutritionnels nigériens pèsent, mesurent et prennent le périmètre brachial (tour de bras) des enfants. Si le rapport poids/taille est en dessous de la normale, ils sont admis dans le programme. On met un petit bracelet à l’enfant qui passe entre les mains d’une infirmière qui l’ausculte, le vaccine et donne le premier traitement.
Si l’enfant est seulement un peu malnutris, il suit le programme ambulatoire. C’est à dire qu’on donne chaque semaine à la maman du plumpy nut (pâte d’arachide enrichie parfaitement adaptée aux besoins nutritionnels des enfants) . Elle revient toujours le même jour et on suit l’évolution de l’enfant (poids, état,…) sur une fiche de suivi.
Si l’enfant est malnutris et malade, on le garde au CRENI (comme un hôpital de campagne) où il peut être perfusé, mis sous oxygène et être suivi par un médecin. Dans le CRENI, il y a plusieurs phases qui portent des noms telles que « Banane, Ananas, Papaye ou des noms d'animaux…) selon l’état de gravité de l’enfant.
Quand l’enfant est guéri, il sort du programme et on donne à la maman une ration de « décharge » : 25 kg de bouffe, 5 litres d’huile… pour éviter que la famille mange le plumpy nut destiné à l'enfant.
Actuellement, on donne aussi des rations de « protection » : grosso modo, il s’agit de donner de la nourriture à toute la famille du malnutris pour éviter que les parents et les frères et sœurs mangent son plumpy nut.

Break
Un matin après 3 mois de présence, on me dit : « prends ton break, t’es fatiguée ». Alors je pars à Niamey la capitale me reposer pour 9 jours. Romain ne peut malheureusement pas me rejoindre. C’est très bizarre d’être seule. Ici, on vit quand même 24h/24 ensemble entre expats. C’est le loft ! Moi qui aime être seule d'habitude, ça me pèse de ne plus voir les autres et je sens une distance qui se crée avec Romain. J'ai du mal à partager mon expérience nigérienne avec lui. Quand je regarde les photos que j'ai emportées, je vois presque Romain comme un étranger et cette fille qui est sur les photos, je vois bien que c'est moi mais une autre moi...ça me fait un peu peur cette sensation. L'autre jour je n'arrivais même pas à me souvenir du nom de ma boîte !

J'aurais aimé voir le désert et Agadez au nord, mais il fait trop chaud alors Niamey est une destination intéressante aussi. Quand j’étais arrivée à Niamey depuis Paris, j’avais trouvé que c’était un peu moche avec peu de choses à faire. Après avoir vécu à Maradi, je trouve que c’est une grande ville avec plein de choses à faire !
Les aventures commencent sur la route de Niamey dans le mini-van avec trois de mes collègues. On veut aller voir les dernières girafes d’Afrique sur la route Maradi-Niamey. On part avec un guide qui se met à la fenêtre pour repérer les girafes. Aucune en vue…il se met à pleuvoir et le guide qui a le corps à l’extérieur de la voiture enlève ses vêtements pour ne pas les mouiller. On aurait pu croire qu’il faisait chippendale. Il manque de tomber par la fenêtre parce que c’est devenu glissant. On risque de s’embourber et on ne voit toujours pas de girafes. De toute façon notre chauffeur passe son temps à klaxonner, donc il les fait fuir. C’était tellement farfelu tout ça qu’on pique un fou rire incroyable.

Après, le guide monte dans un arbre et finit par repérer des girafes ! On n'y croit plus. On s’approche. On dirait "Sophie la girafe", cette petite girafe qui fait pouet-pouet quand on appuie dessus.

A Niamey, je trouve un hôtel avec jardin et piscine ! Au départ, cet endroit me met mal à l’aise après avoir côtoyé la pauvreté. Mais je me dis que c’est aussi mon univers et que j’ai besoin de ça pour me reposer et travailler à nouveau.
Je passe quelques jours sur les bords du fleuve Niger : visites de marché, pirogues, hippopotames dans le fleuve, villages Peuls, dunes, ballade à dos de chameau, tressage de mes cheveux, farniente à la piscine,….et nuit à la belle étoile sous une tempête de pluie !

Rencontre du 3è type
Pendant mon break, je rencontre des américains dans l’hôtel. La trentaine, ils travaillent pour une compagnie aérienne. On discute un peu de nos occupations. Le dialogue ressemble un peu à ça :
- Tu es venue ici pour gagner beaucoup d’argent ?
- Euh ! ben non c'est pas exactement le but, je travaille pour une ONG
- Ah ! (ils se regardent bizarrement). Alors tu viens pour un association religieuse ?
- Euh ! bon non, c’est plutôt médical (là je suis aussi bizarre pour eux qu’ils le sont pour moi !)
- Ha oui moi je suis médecin.
- Médecin ? mais médecin de quoi ? Dans la compagnie aérienne ?
- Non médecin d’eux au cas où ils tomberaient malade (il me désigne les 4 autres gars).
- Ha ! OK, il y a un médecin pour vous 4 qui vous suit partout ?! (j’hallucine). Dire qu’on a du mal à trouver des médecins pour nos 60 000 enfants…
- Mais tu as beaucoup de courage d’être là seule. Nous, depuis qu’on est arrivé, on a super peur : on met une chaise devant la porte du bungalow parce qu’on n'a pas d’arme…
- Hin hin. Ha oui ? (moi je dors la fenêtre ouverte).
- Et tu es allée dans un autre pays d'Afrique ?
- Seulement au Magreb et à Madagascar
- Madagascar ??!! Mais c'est très dangereux Madagascar....c'est où déjà ? Bref et tu fais quoi ce soir ?
- Je sors diner avec des amis. Je prends un taxi et je vais manger en ville.
- Mais c’est dangereux ! Ecoute, on t’emmène dans notre voiture…
Une heure après, je les vois débarquer au RDV en grande discussion dans leurs téléphones satellites et avec des bouteilles de whisky à la main ! On monte dans le 4X4 aux vitres teintées (le plus gros 4X4 que j’ai jamais vu). Ils sont stressés de savoir par où passer pour éviter de traverser le centre ville jugé trop dangereux.
A force de vouloir faire des détours, on se perd… ils commencent à flipper.
Là, j’ai un mal fou a les faire s’arrêter et ouvrir la fenêtre pour demander notre route aux gens dans la rue. Grâce aux vraies gens, noirs et pauvres certes, on retrouve notre chemin et on ne se fait pas du tout agresser (bien que leur 4X4 soit une vraie provocation). Ils hésitent à me laisser partir dans le bar que j’avais choisi…
Je rentre en taxi dans la soirée et alors que je dors à points fermés, je suis réveillée par le téléphone : les amerlocs bourrés me proposent de piquer une tête dans la piscine…bien sûr…
Le balayeur les retrouve échoués sur le bord de la piscine au petit matin. J'ai honte pour eux.
Et moi, cette nuit là, j’ai bien pris soin de fermer ma porte et ma fenêtre. Ce n’était pas des nigériens dont j’avais peur, mais des américains.

Les insectes morts sont nos amis
On a de la visite dans nos entrepôts ! : des charançons, des petites bestioles s’installent dans les sacs de bouffe….
Au départ, on a quelques sacs à détruire et Guillaume 1 veut les bruler pour éviter la propagation mais par principe certains ne veulent pas détruire de la nourriture sur un programme nutritionnel…C’est un dilemme : on ne peut pas donner de nourriture avariée aux gens et on ne peut la détruire. D’un autre côté, les gens se fichent de ce genre de détail ici...
Malheureusement, les bestioles se sont alors multipliées très rapidement. Et puis après il y a eu des serpents et des scorpions aussi ! Pour éviter cela il faudrait bouger les sacs tous les jours mais c’est impossible avec des milliers de tonnes !
On ne sait pas si on peut « fumiger » la nourriture (mettre des insecticides) alors on a l’idée de tamiser la bouffe pour filtrer les charançons !
Pour blaguer, quelqu’un a envoyé de France un tee-shirt avec l’inscription : « Les insectes morts sont nos amis ».

L’équipe

Y a eu pas mal de changement dernièrement et ça fait du bien ! Le changement d'une personne peut changer beaucoup de chose dans l’ambiance, le travail, etc… on a une laborantine Bulgare Véselina qui a une pêche incroyable. Elle est grand-mère à 47 ans !
C’est vraiment la colonie de vacance. Chaque soir, un de nous s’improvise prof de quelque chose : salsa, yoga, anglais, foot, hip-hop,…
· Anne est la nouvelle logisticienne.
. Cécile est la nouvelle pharmacienne.
. Christelle est la nouvelle médecin référent.
Y a que des filles ma parole ! Qui dit que l'humanitaire est un domaine d'hommes ?
photo : Nathalie, Aurélie, Moi et Cécile

Allo maman bobo
Côté santé, je suis vraiment chanceuse pour l’instant : je ne passe pas par la case « malade ». En revanche, Guillaume 1 dont la gorge enfle est parti une semaine à Niamey sans succès. Alors il est rentré en France pour subir une batterie de tests et il s’avère qu’il a …un ulcère à l’estomac !
On a eu quelques palu, des dysenteries. Certains ont perdu 10 kilos et moi je grossi !

Mariages et baptêmes
Avec la polygamie, il y a tout le temps des mariages ici, notamment parmi nos salariés : dès qu’ils touchent un salaire, les hommes peuvent littéralement « s’acheter » une femme. Ce n’est pas la femme qui apporte une dot mais l’homme qui donne de l’argent pour « obtenir » la femme. Sur les certificats de mariage dans les dossiers des employés, je peux voir le prix des femmes !

Lors des mariages et baptêmes ou occasions spéciales (comme la journée de la femme dont je vous parlais), les nigériens adoptent une tenue particulière : un tissu est choisi et tout le monde doit se faire faire des habits à partir de ce tissu. Par la suite, c’est un moyen de reconnaissance dans la rue : on se dit, "tiens, eux ils sont allés à tel mariage, tel baptême… " !

Le tailleur
C’est pas très cher de se faire faire des vêtements ici. Mais c’est éternel quand on voyage, on se demande toujours « est-ce que je vais remettre cette tenue en France ? ». La réponse est NON. Certaines filles du groupe adorent se faire faire des habits et passent leur soirée chez le tailleur. C’est vrai elles reviennent avec des trucs sympas.Moi j’adore aller acheter du tissu dans les petits stand en ville mais j’ai la flemme d’aller chez le tailleur. Une fois je vais au hasard chez un tailleur pour faire des vêtements. Il se trouve que le tailleur est imam. Il me fait un col couvrant si étroit que je ne peux même pas passer la tête !


Pour cette fois, ce sera tout. C’est toujours très frustrant de ne pouvoir TOUT raconter et en même temps je ne voudrais pas abuser de votre attention.

Pleins de bisoux.

Episode 6 - Août 2006

Hé bien la suite après 6 MOIS de présence...que le temps passe vite. Je n'aurai pas vu passer ces 6 mois qui pourtant ont changé ma vie.


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Visites
La mission est un programme important pour MSF : c’est un sujet de fond sur la malnutrition et la réflexion englobe le problème de manière transverse (perspectives pour étendre la stratégie à d’autres pays). Le budget est important sur le programme et les équipes de Paris suivent de près la mission. On a souvent des visites qui viennent mettre un grand coup de pied dans la fourmillière.
Un soir, je sors de la douche et je traverse le jardin poussiéreux pour rejoindre ma chambre. Là, tout seul debout dans la poussière avec sa petite valise...Jean-Hervé Bradol président d'MSF. On ne peut pas dire que je le reçois en "grande pompe" avec ma serviette de bain et...des pâtes froides. Il est très accessible et c'est agréable de discuter avec quelqu'un qui a plus de recul sur le programme et ses enjeux stratégiques. Au bout de quelques jours, il reste surpris par l'ampleur de la mission. Le programme lui semble énorme, lourd, sans passation possible aux nigériens et difficilement transposable à d'autres pays... un changement de stratégie s'annonce.

MSF, multinationale
MSF est une belle machine de guerre et je suis impressionnée par les moyens qu’on a à notre disposition et par le professionnalisme des équipes. En réalité, c’est troublant : on est dans une association avec un engagement affectif et u
ne place importante donnée à la discussion et d’un autre côté, j'ai parfois l’impression d’être un pion et de sentir le poids de la hiérarchie.


Equipe
L’ambiance est vraiment sympa en ce moment. On passe de longues soirées ensemble. C’est la maison où je vis qui est devenue l’Auberge Espagnole. Tout le monde y passe, y vient boire un coup, s’asseoir, discuter. On arrive enfin a ne pas parler que boulot !

Management
Je suis ravie de l’équipe mais j’ai des difficultés avec une des femmes que j’ai embauchée. Je n’arrive pas à bien travailler avec elle. J'ai déjà rencontré le problème avec la jeune femme embauchée comme caissière après Aliou. Elle ne supporte pas la pression, alors j’essaye de la laisser faire mais ma simple présence la stresse. J’ai tout essayé, la patience, la discussion, bosser en binôme,…rien n’y fait. Je dois tout reprendre derrière elle et ça se solde par des pleurs, des justifications à n’en plus finir. C’est un échec. La relation avec le reste de l’équipe n’a pas été tout rose, j’ai du souvent inciter, pousser, engueuler, changer de méthode ou m’énerver. J’ai toujours plus ou moins trouvé comment fonctionner avec chacun. Les pauvres doivent s’adapter successivement à des personnes différentes, avec des personnalités différentes, des façons de manager différentes… Quand je vois comme tout roule avec Amina par exemple, je me rends compte à quel point c’est important de recruter LA bonne personne pour le bon poste.

Tantie Micheline
Je suis devenue vraiment amie avec Amina ma caissière. Heureusement qu'elle est là pour m'apporter son sourire. Elle m'emmène chez sa coiffeuse Tantie Micheline me faire tresser. On passe une après-midi super dans cette petite casbah et je ressors avec des "rastas", des petites tresses que j'attache en chignon. Je suis surprise de la fraicheur que ça apporte à ma tête. L'air circule sur le cuir chevelu. En plus, j'ai un peu l'air coiffée.


Piscine
J'ai oublié de vous parler de LA piscine...hé oui il y a une piscine à Maradi. Le dimanche, notre jour de repos, parfois on part là-bas à pied, à vélo ou en voiture. Le chemin est super joli jusque là-bas. La piscine est très simple et pas toujours très propre : elle est même parfois verdâtre et on se baigne quand même...on rigole bien et ça fait faire un peu de sport.
C'est un endroit surprenant, calme, isolé...Au début ça me choquait d'être là comme une VIP à me baigner dans ce pays aride. Certains d'entre nous ne veulent pas y aller. Mais finalement, c'est une petite distraction qui permet de déconnecter, de se reposer et donc de mieux travailler...

Episode 7 - Septembre 2006

Fin de mission
Tout a une fin et celle-ci sera arrivée très vite… Mes sentiments sont partagés : envie de rentrer chez moi et tristesse de quitter le Niger et les personnes à qui on s’est attachées…
Entre expats, on a une chance de se revoir en France ou sur une autre mission mais qu’en est-il des nigériens ? Amina, Sanoussi, Sabiou,… je crois bien que je ne les reverrai jamais, à moins que… Il ne faut pas y penser. Heureusement, ma position d’administrateur m’avait amené à prendre une distance avec les personnes qui m’entouraient comme je l’aurais fait dans mon travail en France aussi. Mais tout de même Amina, Sanoussi, Sabiou,…

Passation de la passion
Finalement le renfort de l'équipe est impressionnant...au moment où je pars...je suis remplacée par 4 personnes ! Une responsable des ressources humaines (avec 700 personnes ça semble justifié), une responsable des budgets, deux administrateurs (un sur chaque terrain Maradi-Tibiri, ouf), et l’équipe de Tibiri est renforcée d’un assistant nigérien. Je les aurai attendu ces renforts !
La passation, ça me plait : j’ai le sentiment rassurant de passer le relais, de pouvoir dire ce que j’ai fait et surtout ce qu’il reste à faire ou que j’aurais aimé faire. Je ressens une frustration car le fonctionnement au quotidien prenait tellement de temps que je n’ai pu m’attaquer à des chantiers « de fond » qui me préoccupaient pourtant. Qu’est-ce que j’aurais aimé moi aussi faire partie d’une équipe plus étoffée, surtout au moment où la crise battait son plein. Je crois pouvoir dire, quand je regarde en arrière, que j’étais en survie face à la charge de travail. D’un autre côté, il ne faut pas s’en faire : avec ou sans vous, la machine tourne.

Maradi mon amour
Maradi a beau être poussiéreuse, effervescente et me sortir par les trous de nez, je me rends compte avec un petit pincement au cœur que je m’y suis attachée. Ses petites supérettes, son marché, ses tailleurs sur le trottoir, ses rues, ses vendeurs de poulets, ses vendeurs de vieux habits (tout droit arrivés de France), ses voitures débordantes de chargement en tout genre, ses sourires, ses marabouts, ses mosquées, …l’ambiance africaine.
Et le tressage des nattes chez Tantie Micheline avec Amina ??
Elle fait des tresses en tous genres. Avec la chaleur c’est super, ça aére le cuir chevelu. Mais Amina dit que si elle avait mes beaux cheveux, elle ne ferait pas de tresses africaines, elle les laisserait voler au vent. Ben oui, mes cheveux ressemblent aux rajouts que les africaines se font poser pour avoir les cheveux longs et lisses. Photo : tressage dans la brousse

Et la brousse, les heures de pistes pour atteindre les villages isolés, simples et accueillants. Ils vont me manquer les énormes paniers à grain, l’énergie des enfants qui sont comme une vague de rire qui vous submerge, les murs de terre battue, les paysages désertiques puis verdoyants, le salut des vieux, les mosquées rutilantes au milieu des villages en terre. Les ballades à vélo dans la campagne au milieu des vaches, carrioles, chèvres…

Et les enfants ? Ces petits bouts décharnés pour qui on se bât tous ici ? Leurs visages et leurs yeux qui sourient parfois, qui disent tout de leur souffrance, de leur impuissance et de leur fatalisme. Ils ne disent pas un mot, ce sont leurs yeux qui parlent.

Et les discussions à n'en plus finir sous l'arbre de la maison ? L'effervescence à l'arrivée des colis des proches ? Les emportements, les discours passionés ou sceptiques ? Les rires, les fous rires, les larmes...
Ce qui ne me manquera pas par contre, dans le désordre : la tricherie et la corruption, la charge de travail, la chaleur qui vous liquéfie, la poussière qui vous dessèche, les moustiques et la moustiquaire qui va avec, le goût de l’eau filtrée, les doutes etc...

Un départ en fête
Les départs se soldent par une fête. Une grande fête la plus « tape à l’oeil » possible. On est triste de partir, on n’a pas envie de faire une fête mais ici ça n’est pas possible : le staff MSF ne comprendrait pas qu’on ne fasse pas une fête, qu’on n'offre pas à manger et à boire une dernière fois. Alors là il faut en mettre plein la vue pour être crédible : la viande à profusion, la boisson également, la musique le plus fort possible pour danser le plus possible, les discours au micro. Les invités, eux se chargent de vous couvrir de cadeaux que vous n’utiliserez sans doute jamais (pagnes, boîtes à maquillage, objets de décoration…) mais qui touchent énormément comme ce jeune que j’avais embauché peu après être arrivée qui m’offre une copie conforme de son chapeau et un bracelet aux pouvoirs magiques... On peut faire la fête au CRENI (hôpital) mais ça me dérange de faire la fête dans un hôpital alors ce sera à la maison 2. Tout le monde s’y est mis pour décorer la maison. L’équipe monte la tente, accroche les loupiottes, prépare le bissop (boisson à base de fleurs d’Ibiscus), cuisine…
L’équipe maison Tibiri offre la sono en guise de cadeau de départ. Mais ce n’est pas pendant la fête qu’on partage le plus, c’est après : le lendemain, le surlendemain, quelques nigériens me rejoignent dans la maison pour s’asseoir et discuter en dehors du travail une dernière fois. Ils ne sont pas nombreux mais ce sont les plus touchants, les plus proches. Amina est bien venue 3 fois et est repartie en sautant dans son taxi avec des larmes dans les yeux ! Elle a la coiffure Bouboule création spéciale de Tantie Micheline.

C’est l’heure du départ
Le départ est émouvant. D’abord, il est très tôt ce matin là et malgré tout, l’équipe s'est levée pour dire au revoir. Embrassades, on se serre dans les bras, il ne faut pas s’attarder, en rajouter, partir vite avant d’être submergée d’émotion. Anne, Olivier, Géraldine, Aurélie, Nicolas, … je n'oublierai pas ces au-revoirs avant de rejoindre la vie d'ici...la vraie vie ?? Ne pas se retourner ? ça je sais pas faire. Ca doit être génétique. Il faut que je dise au revoir, que j’agite ma main par la fenêtre jusqu’à ce que mes amis ne soient plus que des petits points au loin. Je me dévisse le cou pour être bien sûre qu’après le virage je ne peux pas encore les apercevoir. Content de partir, triste de partir, on ne sait plus trop. Mais enfin seuls dans la voiture on peut pleurer. Michela l’infirmière qui part avec moi pleure beaucoup. Elle se dit que sa vie est ici, que son entourage ne va rien comprendre à ce qu’elle a vécu à son retour, elle se demande ce qu'elle fait là à partir. J'appréhende un peu aussi. Je ne dis rien mais tout est chamboulé en moi.

Après on pense à ce qu’on va retrouver : le visage de ceux qu’on aime et qu’on a égoïstement laissé dans l’angoisse pendant des mois, son chez soi, ses proches de manière générale, ses amis, ses affaires, ses repères...

Au revoir équipe de Sae Saboua






Au revoir équipe de Safo







Au revoir équipe de Guidan Sori
Et aux plus de 10 autres équipes...

Episode 8 - Novembre 2006

A la sortie de l’avion
Ce qui me frappe en arrivant c’est le sourire de mon homme Romano qui me dévisage. Ses yeux semblent dire « laisse moi te regarder : c’est bien toi ? ». Je n’oublierai jamais cela. On se sent si familier et étranger en même temps. On peine à se serrer dans les bras.
Dans un second temps, ce qui me frappe c’est l’abondance et le fait qu’il n’y ait que des blancs partout. Je cherche les noirs dans la rue. Ca me rassure.

Les retrouvailles
Dans un premier temps, on a envie de ne voir personne. On craint les questions, de ne pas savoir quoi répondre, d’être à côté de la plaque. On se sent bien avec des personnes d’MSF ! D’ailleurs, on a raison de craindre d’affronter certaines questions.
Morceaux choisis de
celles qu’on aimerait ne jamais avoir entendues (désolée pour ceux qui se reconnaissent) :
« Alors ? Raconte… »
« Heureuse de revenir au monde civilisé ? »,
« Alors, ton voyage ? tu dois être bien reposée après 6 mois de vacances ?»,
« Bravo, ça doit être dur de travailler avec les africains, fainéants comme tout »,
« Et ça se passait comment avec les nègres ? »
Et puis, y a toutes les autres, celles qui vous réchauffent le cœur, qui vous font du bien, qui vous font avancer et reprendre le contact, celles que vous ne vous étiez jamais posées.

Débriefing
Au retour, on est monopolisé par le siège MSF pendant plusieurs jours. Tout le monde veut vous voir, vous parler, vous questionner et surtout vous écouter. On veut tout savoir : vos problèmes, réussites, impressions, idées, relations, souhaits pour le futur. Et qu’est-ce qu’on a comme choses à raconter ! On s’étonne soi-même. On pense n’avoir rien à dire et pouf, voilà qu’on se transforme en fontaine à mots. Venus directement du terrain, on intéresse ceux qui organisent les missions à distance, nous sommes des témoins vivants de la stratégie élaborée à Paris.

Et toi comment tu te sens ?
C’est la question qu’on vous pose et…qu’on se pose soit même. C’est aussi la question qu’on se pose entre personnes revenues de mission avec MSF : toi aussi tu te sens bizarre ? Et ça a duré longtemps cette sensation ?
Se sentir un peu étranger à son chez-soi, à sa ville, à ses proches, à ses affaires… Tout semble familier et lointain en même temps.
On flotte comme dans un sas, comme si on n'était pas vraiment rentré. On est entre deux eaux et on ne réalise pas vraiment qu’on a quitté le Niger. Tant d’investissement, d’émotion, d’engagement…

Petit Bilan
Que dire ? Cette expérience a secoué mes habitudes comme disait Romain quand je suis partie. Peut-être plus que ce à quoi je m’attendais. J’ai le sentiment d’avoir grandi et d’être séduite par l'humanitaire tout en restant très critique.
Je sais que je repartirai, que c’est ce que j’ai envie de faire sans pour autant m’y impliquer totalement. Comment concilier travail, engagement humanitaire, vie de famille, amour ?…

Là, je suis à La Défense, Tour AGF, 25è étage, changement de décor (vue sur le sacré cœur quand même), changement de style. La motivation est là mais on ne peut pas dire que le profit humain soit le même…

Merci à toi lecteur. J’espère t’avoir un peu emmené avec moi au travers de ce modeste carnet de route. Et encore bravo si tu as tout lu ! J'espère ne pas t'avoir saoulé de mots.

Quelques photos encore

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Interview Presse

Humanitaire au Niger
Interview réalisée par Aurélie Taupin (Aventure du Bout du Monde) pour le magasine "Globetrotters"
Avril 2007

Après une année passée à parcourir le monde, Sophie Gouhot n’a pas pu se contenter de revenir à son métier d’origine, la gestion de projets. La dimension humaine lui manquait. Cinq ans plus tard, après une formation chez Médecins Sans Frontières, la voici qui part 6 mois au sud du Niger, administratrice d’une mission de prise en charge de la malnutrition chez les enfants.

Une mission. L’avion se pose, puis après ? À quoi ressemble une arrivée dans l’humanitaire ?
Par un beau flottement ! Malgré les entretiens de briefing à Paris avant le départ , les 15 premiers jours, de fait, on découvre une équipe, un poste, un programme, une problématique, une ambiance, une culture. On est plongé dans une effervescence professionnelle et personnelle. Cela ressemble à un plongeon dans la 4ème dimension et je me suis se dit « ques-ce que je fais là ? »!. La passation avec mon prédécesseur a été d’ailleurs capitale., d’autant plus qu’il s’agissait de ma première mission dans l’humanitaire. Alors, je me suis raccrochée à mes compétences et à mon expérience en entreprise qui m’ont beaucoup apporté – sur le plan méthodologique, en terme de rigueur, d’organisation, de gestion de projet et de ressources humaines. Administratrice d’une base conséquente, voire exceptionnelle, pour MSF (environ 700 employés nigériens), j’ai rapidement été amenée à suivre une logique du « au jour le jour », car bien que le mois soit rythmé par des impératifs, tout est perpétuellement bousculé par des imprévus qui s’enchaînent. Alors, oui, il y a des chantiers de fonds auquel on aimerait s’atteler pour optimiser les choses (revoir certaines procédures, installer un nouveau logiciel…) , mais il faut reconnaître que l’on est déjà vraiment happé par la gestion du fonctionnement de la mission..

La préparation reçue permet-elle de se projeter dans la réalité quotidienne du terrain ?
Les ONG ont l’obligation de former leurs volontaires première mission avant leur départ. Concrètement, pour un administrateur MSF, le stage dure 15 jours. Il comprend une formation théorique et pratique aux outils informatiques (logiciels et autres), une sensibilisation médicale et logistique (qu’est-ce que le choléra ou une méningite, un camp de réfugiés, les sources d’épidémies par exemple), des jeux de rôle et mises en situation souvent dérangeantes pour faire prendre conscience des réalités du pays, et enfin l’apprentissage d’un « état d’esprit MSF » (positionnement, consignes de sécurité). Un briefing sur la mission où l’on part est aussi organisé. On dispose ainsi d’un bagage cognitif élémentaire qui permet de ne pas se sentir trop « parachuté ». Pourtant, malgré cela, rien ne prépare à la réalité de ce que l’on va vivre sur place et à son intensité. Parce que c’est impossible. Parce que les expériences se vivent, mais ne se transmettent pas.

Quelles sont les difficultés les plus conséquentes ?
Cette mission - rappelons-le - a une spécificité : elle ne répond ni à une guerre, ni à un tremblement de terre ni à tout autre danger qui nous menacerait. Par conséquent, la difficulté est autre à mes yeux. C’est l’épuisement/le surmenage : ampleur des tâches à effectuer dans l’urgence et sollicitation perpétuelle, vie 24 heures sur 24 avec ses collègues, parlant ainsi du travail en permanence ; questions de fond et doutes qui vous assaillent, vous savez les « quelles sont les conséquences réelles de notre intervention », « est-ce qu’on est réellement efficaces ? »toutes ces questions que vous tournez et retournez 20 fois dans votre tête ; et puis, dans une moindre mesure la difficulté du décalage culturel, … sans parler de la désillusion et le découragement due à l’horreur humaine, la corruption, la vue de personnes dont les besoins fondamentaux ne sont pas couverts! Oui, mieux vaut ne pas partir en croyant qu’on va sauver le monde. Il convient de savoir rester critique et de ne pas s’impliquer excessivement affectivement, et d’essayer de prendre du recul . Pour un administrateur en particulier, peut-être, il s’agit de gérer un rôle entre l’humanitaire et l’employeur…

Quel est le profil d’un bénévole ?
Globalement, j’ai été étonnée par le professionnalisme des bénévoles. Il n’y a pas de « profil » type hormis une expérience professionnelle de 2 ans minimum. On trouve chez MSF des jeunes de 25 ans aux retraité de 75 ans avec des personnalités, des motivations, des parcours professionnels et personnels très variés : hormis les médicaux (assez classique ; infirmière/médecins), on va du mécanicien, comptable, artisan, ingénieur, gestionnaires de théâtre au chef d’entreprise. Et on trouve des personnes seules, en couple ou avec des enfants. Vivre ce méli-mélo au quotidien apporte une vraie richesse mais relève du défi ! Et curieusement, il n’y a aucune règle : ce n’est pas le profil apparemment le plus solide qui résiste le mieux au stress.

Et les relations entre vous ?
Il faut savoir gérer les conflits dans le cadre du travail et la vie en communauté avec ces mêmes personnes. La difficulté réside dans le fait que l’environnement émotionnel intense d’une mission et la fatigue amplifient parfois nos réactions.
MSF structure les équipes pour que ça fonctionne : un responsable terrain aidé par une équipe de coordination gère son terrain et veille sur son équipe. Un des médecins est désigné pour veiller également sur la santé physique et psychologique des expats.
Et puis la solidarité fonctionne comme partout en fonction des affinités. Selon la taille de la taille de la mission, des petits groupes plus ou moins soudés se forment. Certains veillent un peu sur les autres et alertent quand quelqu’un s’isole, pleure souvent, devient agressif sans même s’en rendre compte lui-même…

Comment est perçu MSF à l’extérieur de la base ?
Globalement, les gens sont en attente et on ne peut leur en vouloir : ils perçoivent que nous avons des moyens financiers et que MSF peut leur apporter de la nourriture, de l’aide pour les uns, un emploi pour les autres…A Maradi, nous sommes le premier employeur local même si ce n’est pas notre but !
Il faut se faire à l’idée que la plupart des salariés n’ont pas les mêmes motivations que vous : ils ont conscience d’un engagement humanitaire mais cherchent avant tout un travail pour vivre !
MSF veille à véhiculer une image respectueuse (pas de saoulerie au bar, de comportement choquants…) mais le décalage est tel qu’un rien peu constituer une provocation ou engendrer de l’envie : les 4X4, les maisons, les travaux entrepris, les vêtements, …

Le fait d’être une femme et d’avoir des responsabilités dans un pays musulman est-il bien accepté ?
À mon arrivée, j’ai rencontré l’équipe que j’allais « manager ». Des hommes, musulmans, africains. On pouvait se demander comment j’allais être acceptée et respectée. Je ne me suis pas formalisée, et il n’y a pas eu de malaise, car nous n’avons finalement pas été dans une relation homme/ femme. Déjà sans doute parce que pour eux j’étais Blanche avant d’être femme. J’ai acquis une crédibilité petit à petit par le travail et un comportement le plus respectueux et juste possible. Malgré des erreurs certainement, je dirai même que finalement les choses ont été plus faciles que dans une entreprise française !

Pensez-vous que ce soit un engagement à la portée de tous ?
Finalement, comme tout emploi, l’engagement humanitaire est à la portée de celui qui le veut vraiment et s’en donne les moyens.
Il ne faut pas se leurrer, les ONG, surtout une grosse machine comme MSF sont désormais des entreprises, voire des multinationales avec des objectifs de transparence, d’efficacité, de professionnalisation. Il est dans l’intérêt d’MSF de choisir des personnes qui, à priori, vont s’en sortir.
J’ai le sentiment qu’aujourd’hui, la bonne volonté ne suffit plus pour accéder à des postes humanitaires et c’est sans doute tant mieux. Ce qui me semble à la fois primordial et très difficile est de ne pas idéaliser l’humanitaire, d’être lucide et de se poser les bonnes questions sur ses réelles motivations (est-ce un engagement idéologique, une évolution, une fuite,…) et illusions, ce qu’on va apporter et retirer d’une telle expérience. Les entretiens de recrutement permettent notamment ce questionnement.
Et si ça marche, encore une fois il ne faut pas croire qu’on va sauver le monde !

Après 6 mois passés à Maradi, avez-vous envie de considérer l’humanitaire comme une nouvelle carrière possible ?
De fait, j’ai découvert quelque chose qui m’a passionnée en terme de responsabilités, mais aussi humainement même si je reste critique sur certains aspects. Dans l’idéal, je souhaiterais donc trouver un équilibre qui me semble indispensable pour rester efficace dans l’humanitaire sans se perdre : bâtir ma vie ici, mais partir régulièrement sur le terrain. En gardant à l’esprit que le retour est dur pour soi et son entourage, toujours, et pour tous…

Retrouvez le carnet de bord de Sophie Gouhot sur
www.carnetderouteauniger.blogspot.com

Carte de voeux